Accueil A la uneBaromètre Femtech 2026 : la filière française veut passer de la reconnaissance à l’influence

Baromètre Femtech 2026 : la filière française veut passer de la reconnaissance à l’influence

par Rémy Teston

Portée par une croissance continue et une reconnaissance institutionnelle croissante, la Femtech française entre dans une nouvelle phase de maturité. Le Baromètre Femtech 2026, publié par Femtech France et Wavestone, confirme la structuration d’une filière qui compte désormais 200 startups en France, affiche ses premiers modèles économiques solides et voit émerger de nouveaux leviers de financement, de remboursement et d’intégration dans les parcours de soins.

La Femtech française n’est plus un écosystème émergent en quête de légitimité. Elle devient progressivement une filière de santé à part entière, avec ses startups, ses investisseurs, ses modèles économiques, ses premiers remboursements par l’Assurance Maladie et, désormais, ses ambitions européennes. C’est le principal enseignement du Baromètre Femtech 2026 publié par Femtech France et Wavestone, dévoilé à l’occasion de SantExpo. Pour sa quatrième édition, l’étude dresse le portrait d’un marché qui continue de croître malgré un environnement économique contraint, tout en mettant l’accent sur un enjeu encore largement sous-estimé : la santé mentale des femmes.

La définition portée par ce baromètre est importante, car elle permet de sortir d’une vision trop restrictive de la Femtech. Il ne s’agit pas uniquement de fertilité, de grossesse, de cycle menstruel ou de ménopause. Le terme désigne plus largement les innovations en santé des femmes, en intégrant les pathologies qui leur sont propres, celles qui les touchent davantage, mais aussi celles qui se manifestent, se diagnostiquent ou se traitent différemment selon le sexe. Cette approche élargie change profondément la lecture du marché : la Femtech ne se résume plus à une niche de la santé reproductive, elle devient une réponse à des ruptures de parcours, à des biais de prise en charge et à des angles morts historiques de la médecine.

Le premier signal fort du baromètre est quantitatif. La France compte désormais 200 startups Femtech actives au 30 avril 2026, contre 170 un an plus tôt. Avec 30 nouvelles startups en un an, l’écosystème confirme sa dynamique de croissance. Mais cette progression ne traduit pas seulement une multiplication d’initiatives. Elle montre aussi une structuration du marché, avec une répartition de plus en plus nette entre les solutions orientées bien-être, qui représentent 39 % des startups interrogées, et les solutions de santé, qui en représentent 61 %. Cette bascule est significative : elle témoigne d’un ancrage croissant de la Femtech dans le champ médical, avec les exigences que cela implique en matière d’évaluation, de réglementation, de modèles de remboursement et d’intégration dans les parcours de soins.

Cette consolidation se lit également dans la maturité économique des entreprises. Selon le baromètre, 41 % des startups ont passé le cap des cinq ans, 23 % sont déjà rentables et 14 % dépassent le million d’euros de chiffre d’affaires. Le chiffre d’affaires cumulé des 39 startups ayant généré des revenus en 2025 atteint 28,5 millions d’euros. Dans un secteur encore jeune, ces données sont loin d’être anecdotiques. Elles indiquent que la Femtech française sort progressivement d’une phase d’expérimentation pour entrer dans une logique de traction commerciale, même si une part importante de l’écosystème reste encore en phase de R&D ou de construction de marché.

Le baromètre souligne d’ailleurs cette dualité. D’un côté, 44 % des startups affichent encore un chiffre d’affaires inférieur à 10 000 euros, ce qui reflète la présence de jeunes acteurs récemment créés. De l’autre, les premiers modèles économiques se stabilisent : 38 % des startups ayant généré du chiffre d’affaires en 2024 et 2025 déclarent l’avoir maintenu stable, tandis que 21 % enregistrent une croissance supérieure à 100 %. Autrement dit, la Femtech française demeure un marché contrasté, où coexistent des projets très amont, des entreprises en amorçage commercial et quelques acteurs déjà engagés dans une trajectoire de croissance plus robuste.

Le financement reste toutefois le principal point de tension. En 2025, 18 % des startups interrogées ont réalisé une levée de fonds, pour un montant total de 34,9 millions d’euros et un ticket moyen de 2,9 millions d’euros, avec un ticket maximal de 17 millions d’euros. Les perspectives pour 2026 sont encourageantes, puisque près de la moitié des startups envisagent une levée de fonds. Mais le volume global demeure insuffisant au regard des besoins de R&D, de validation clinique, d’accès au marché et d’internationalisation. Le baromètre met aussi en évidence une dépendance croissante aux investisseurs étrangers : la moitié des investissements réalisés en 2025 proviennent de l’international, ce qui renforce la visibilité de la filière mais pose aussi une question de souveraineté, notamment pour les solutions de santé.

Cette difficulté à financer la Femtech tient encore à la perception du marché. Les startups interrogées identifient plusieurs freins récurrents : un manque d’investisseurs spécialisés, une difficulté d’accès à des financements adaptés, mais aussi des retours négatifs sur des modèles économiques jugés parfois trop « niche », trop peu prouvés ou pas assez prioritaires pour les fonds. Ce décalage est l’un des paradoxes du secteur. Alors que les besoins médicaux, sociaux et économiques sont massifs, la santé des femmes continue parfois d’être regardée comme un segment périphérique, et non comme un levier majeur d’innovation en santé.

Dans ce contexte, la création annoncée du fonds Femtech Île-de-France marque une étape symbolique et stratégique. Doté de 50 millions d’euros, avec 5 millions apportés par la Région Île-de-France, ce fonds doit financer des startups du pré-seed à la série A. Il repose sur un partenariat associant la Région, Turenne Groupe et Université Paris Cité, avec une ambition claire : offrir non seulement du capital, mais aussi un accès à des laboratoires, des plateformes technologiques et des expertises scientifiques. Pour une filière qui cherche à se consolider, ce type de dispositif peut jouer un rôle d’accélérateur, en particulier pour les innovations à forte valeur médicale.

Autre indicateur de changement d’échelle : la question du remboursement. Sept acteurs Femtech bénéficient déjà d’une prise en charge par l’Assurance Maladie. Le baromètre distingue deux approches : le remboursement comme pilier fondateur du modèle, ou comme aboutissement d’un parcours de reconnaissance institutionnelle. Les exemples de Woma, qui accompagne les femmes dans leur parcours de congélation d’ovocytes à l’étranger en s’appuyant sur les mécanismes de remboursement transfrontalier, et des Pas d’Chichi, qui propose des prothèses capillaires partielles sur mesure prises en charge depuis novembre 2024, montrent que le remboursement peut devenir un levier de crédibilité, de viabilité économique et d’intégration dans le système de santé.

Ce point est essentiel, car il montre que la Femtech ne se limite plus à des applications grand public ou à des services de confort. Elle s’installe progressivement dans les mécanismes structurants du système de santé : remboursement, validation clinique, partenariats hospitaliers, coopération avec les professionnels, articulation avec les complémentaires et les employeurs. C’est à ce prix que la filière pourra dépasser la logique de l’innovation isolée pour devenir un levier d’amélioration des parcours de soins.

L’édition 2026 du baromètre met particulièrement l’accent sur la santé mentale des femmes. Ce choix n’est pas anodin. La santé mentale s’impose comme un enjeu majeur de santé publique, mais les spécificités féminines y restent encore insuffisamment prises en compte. Le rapport rappelle que certaines pathologies, comme la dépression ou les troubles anxieux, touchent davantage les femmes, et que les biais de genre peuvent conduire à une sous-détection ou à une invisibilisation des troubles. Pour certaines situations comme le TDAH ou l’autisme, les symptômes féminins peuvent être moins visibles, davantage intériorisés, et donc plus tardivement repérés.

Le baromètre met en avant des chiffres qui donnent la mesure du sujet : une femme sur cinq se déclare en mauvaise santé mentale, les femmes sont deux fois plus confrontées à des troubles psychiques que les hommes, et une femme sur quatre ressent un épuisement proche du burn-out. Ces données traduisent un phénomène plus large, au croisement du biologique, du social et du sociétal. Charge mentale, violences, précarité, aidance, parentalité, inégalités professionnelles, santé périnatale ou vieillissement sont autant de déterminants qui pèsent sur la santé mentale des femmes et qui appellent des réponses plus ciblées.

Dans ce domaine, la Femtech peut apporter une contribution utile, à condition de ne pas être pensée comme une réponse technologique solitaire. Le baromètre insiste sur la nécessité d’une approche multi-acteurs associant politiques publiques, professionnels de santé, associations, employeurs, complémentaires santé et startups. Les solutions numériques peuvent favoriser le repérage précoce, le suivi, l’accès facilité aux soins ou l’accompagnement dans la durée. Mais elles doivent être évaluées, sécurisées, intégrées aux parcours et combinées à un accompagnement humain. C’est probablement l’un des messages les plus importants de cette édition : en santé mentale, la technologie ne suffit pas ; elle doit s’inscrire dans un dispositif de confiance, de continuité et de coordination.

Le poids économique de la santé mentale dans la Femtech est déjà significatif. Selon l’étude, 45 % des startups interrogées proposent un produit ou service qui adresse partiellement ou exclusivement la santé mentale des femmes. Pour 31 % d’entre elles, ces produits et services représentent plus de la moitié du chiffre d’affaires. Un tiers des startups concernées génèrent plus de 500 000 euros de chiffre d’affaires, et 20 % dépassent le million d’euros. Ces chiffres montrent que la santé mentale n’est pas seulement un sujet de plaidoyer ou de sensibilisation : elle devient un marché structurant pour l’innovation en santé des femmes.

Cette dynamique s’accompagne de collaborations croissantes avec les acteurs du soin. Les startups Femtech en santé mentale travaillent notamment avec des services hospitaliers, des associations, des services publics, des directions des ressources humaines ou encore des entités territoriales. Le baromètre cite l’exemple de Dalia, qui développe un dispositif de suivi de la dépression déployé dans plus de 70 établissements, avec une forte proximité avec les équipes hospitalières et des cliniciens impliqués dans la gouvernance. Ce type de partenariat illustre la maturation du secteur : l’hôpital n’est plus seulement un terrain d’expérimentation, mais un lieu de co-construction et de validation des usages.

À l’international, la Femtech confirme aussi son changement de dimension. Le réseau Femtech Across Borders, fondé en 2023, fédère désormais 75 pays à travers 46 organisations. La France, avec ses 200 startups, figure parmi les écosystèmes les plus visibles, aux côtés du Canada, des pays nordiques, de l’Allemagne ou de l’Italie. Cette structuration mondiale montre que les enjeux de santé des femmes dépassent largement les frontières nationales. Ils concernent à la fois la recherche, l’accès aux soins, les données, l’investissement, la réglementation et l’équité dans les politiques de santé.

Le baromètre rappelle aussi que la taille réelle du marché dépend fortement de la manière dont on définit la santé des femmes. Si l’on se limite aux pathologies ou moments de vie spécifiquement féminins, le marché reste important. Mais si l’on intègre les maladies qui affectent différemment ou disproportionnellement les femmes, le potentiel devient considérablement plus large. Cette définition élargie est stratégique pour les investisseurs, les industriels et les pouvoirs publics. Elle oblige à regarder la santé des femmes non comme un segment vertical, mais comme une grille de lecture transversale de l’ensemble de l’innovation en santé.

L’enjeu est d’autant plus fort que le sous-investissement demeure massif. Le baromètre rappelle que seuls 5 % des financements totaux en R&D et en investissement sont consacrés à la santé des femmes, que la Femtech ne représente que 2,3 % du capital-risque santé, et que moins de 10 % du budget de recherche des NIH est dédié à la santé des femmes. Ce déséquilibre contraste avec le poids réel des femmes dans l’économie de la santé, leur recours plus fréquent aux soins et leur rôle central dans les décisions de santé au sein des foyers.

Pour les acteurs de santé, le message de ce baromètre est donc clair : la Femtech n’est plus seulement un écosystème de startups à observer. Elle devient un révélateur des impensés de la médecine et un levier de transformation pour l’ensemble du système. Elle interroge la manière dont on produit les données cliniques, dont on conçoit les parcours, dont on finance l’innovation, dont on intègre les spécificités biologiques et sociales dans les prises en charge. À ce titre, elle concerne autant les startups que les laboratoires pharmaceutiques, les medtechs, les établissements de santé, les complémentaires, les investisseurs et les pouvoirs publics.

La conclusion du baromètre est à la fois ambitieuse et lucide : la France dispose des atouts pour devenir un pivot européen de la Femtech, mais ce leadership ne se décrétera pas. Il exigera une mobilisation collective, des moyens financiers à la hauteur des besoins, une capacité à produire des preuves, une meilleure intégration dans les parcours de soins et une lecture élargie de la santé des femmes. La filière a gagné en visibilité. Elle doit désormais gagner en influence.

Le Baromètre Femtech 2026 marque ainsi un tournant. Il ne raconte plus seulement l’émergence d’un secteur innovant, mais l’installation progressive d’une industrie de santé capable de questionner les angles morts du système. La Femtech française résiste, se structure et s’affirme. Reste désormais à transformer cette dynamique en impact durable pour les femmes, les soignants et l’ensemble du système de santé.

Source : Femtech France

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