Poursuite des chroniques pour décrypter les en jeux et actualités du numérique santé. Aujourd’hui on s’intéresse à l’évolution de Mon Espace Santé et son usage croissant.
Longtemps, le numérique en santé a souffert d’un paradoxe bien connu : des outils utiles sur le papier, mais trop peu visibles dans les pratiques réelles des patients comme des professionnels. Mon espace santé n’échappe pas à cette histoire. Présenté comme le carnet de santé numérique national, public, gratuit, souverain et sécurisé, il a d’abord été perçu comme un grand chantier institutionnel. La question, aujourd’hui, n’est plus seulement de savoir s’il existe, mais s’il devient vraiment un réflexe du quotidien.
Les derniers chiffres présentés lors du 14e Comité de suivi du Ségur numérique, le 15 avril 2026, montrent que le cap est en train de changer. Mon espace santé revendique désormais plus de 25 millions de profils activés, soit 36 % des Français, avec une adoption particulièrement marquée chez les 25-69 ans, dont plus de 40 % ont activé leur profil. L’objectif affiché est ambitieux : atteindre 40 millions de profils activés d’ici fin 2027. Au-delà de l’activation, les usages progressent aussi : plus de 70 % des profils activés ont été consultés en 2025, et plus de 10 millions de documents ont été consultés par les patients sur le seul mois de mars.
Ces chiffres traduisent une bascule importante. Mon espace santé n’est plus seulement une vitrine administrative du numérique en santé. Il devient progressivement un lieu où les patients retrouvent leurs comptes rendus, leurs résultats, leurs informations de prévention, leurs rappels de vaccination ou encore certains éléments de leur parcours de soins. L’usage reste encore inégal, mais le volume commence à créer une dynamique : plus l’outil contient de données utiles, plus il a de chances d’être consulté ; plus il est consulté, plus les professionnels ont intérêt à l’alimenter.
C’est précisément ce cercle vertueux que le Ségur numérique cherche à installer. Près de 450 millions de documents ont été versés par les professionnels de santé dans le DMP sur les douze derniers mois. En mars, près de 65 000 professionnels ont consulté plus d’un million de documents de santé dans le DMP, malgré des modalités de consultation jugées encore imparfaites. Cette donnée est essentielle : l’usage professionnel reste l’un des leviers déterminants pour faire de Mon espace santé autre chose qu’un coffre-fort documentaire.
Pour passer de l’outil institutionnel à l’usage quotidien, la première condition est donc l’exhaustivité. Un patient n’ouvrira pas régulièrement son espace s’il n’y trouve qu’une partie de son histoire médicale. Un médecin ne prendra pas le réflexe de consulter le DMP si les informations utiles manquent ou sont trop difficiles à identifier. Les indicateurs d’alimentation montrent une progression, mais aussi des marges de progression importantes. La lettre de liaison hospitalière atteint 75 % d’alimentation en mars 2026, contre 68 % six mois plus tôt, avec une cible fixée à 90 %. Les comptes rendus d’imagerie de ville atteignent 42 %, contre 34 % fin 2025, avec une cible à 95 %. En biologie médicale de ville, l’alimentation reste plus limitée, estimée à 35 %, pour une cible de 80 %.
Ces écarts disent beaucoup de la réalité du terrain. L’adoption ne se décrète pas. Elle dépend de la qualité des logiciels, de la qualification de l’identité nationale de santé, de l’ergonomie des interfaces, de la confiance des professionnels, de la gestion des cas sensibles et de la capacité à intégrer l’envoi des documents sans alourdir les pratiques. Le passage à l’échelle suppose donc moins de communication institutionnelle et davantage de fluidité opérationnelle. L’enjeu n’est pas de convaincre chaque professionnel d’effectuer une tâche supplémentaire, mais de faire en sorte que le partage de l’information devienne le prolongement naturel du soin.
La deuxième condition est la personnalisation. Un espace numérique de santé ne peut pas devenir un outil du quotidien s’il se limite à stocker des PDF. Les évolutions récentes présentées dans le document vont dans le sens d’un accompagnement plus contextualisé. Selon l’âge, le sexe, les facteurs de risque ou les pathologies connues, Mon espace santé propose désormais des rappels, des conseils validés, des parcours spécifiques et des auto-questionnaires. Plus de 13 millions de notifications de prévention ont été envoyées depuis août 2025, notamment autour de la vaccination grippe et Covid ou des dépistages organisés des cancers.
Cette orientation est stratégique. Pour beaucoup d’usagers, la santé numérique ne devient utile que lorsqu’elle répond à un besoin concret : préparer un rendez-vous, retrouver un résultat, suivre une vaccination, organiser le suivi d’un enfant, accompagner une grossesse ou mieux comprendre un risque. Les chiffres sur les nouveaux services sont encourageants. Plus de 950 000 auto-questionnaires liés aux bilans aux âges clés ont été remplis. Plus de 400 000 rendez-vous et rappels ont été créés dans l’agenda. Les usagers enrichissent aussi eux-mêmes leur dossier : 50 % des utilisateurs actifs ont déposé au moins un document, avec près de 8 millions de documents ajoutés sur les douze derniers mois.
Le carnet de santé de l’enfant illustre bien cette transformation. Depuis leur propre profil, les parents peuvent suivre les examens et vaccinations à réaliser, enregistrer les courbes de croissance, accéder au carnet de vaccination et recevoir des conseils adaptés à l’âge de l’enfant. Le parcours grossesse suit la même logique : plus de 100 000 femmes ont activé le suivi de leur grossesse depuis juillet 2025, soit près de 17 % des grossesses. Ici, Mon espace santé commence à prendre la forme d’un compagnon de parcours, capable de guider, rassurer et centraliser les informations clés.
La troisième condition est l’intégration dans le quotidien des soignants. Les attentes exprimées sont claires : l’accès au DMP doit être plus simple, plus rapide et mieux intégré aux logiciels métiers. La vague 2 du Ségur numérique doit répondre à cet enjeu en permettant aux professionnels d’accéder au DMP directement depuis leur logiciel, sans réauthentification systématique grâce à Pro Santé Connect, et avec une meilleure visibilité sur les documents disponibles. L’objectif est de passer d’un usage exploratoire à un réflexe clinique : consulter le DMP au bon moment, parce que cela apporte une information utile à la décision médicale.
Reste un enjeu central : la confiance. La santé numérique ne peut pas devenir quotidienne si elle est perçue comme fragile, opaque ou risquée. En 2025, le secteur de la santé a représenté 10 % des incidents traités par l’ANSSI. Dans ce contexte, la sécurisation de Mon espace santé, des logiciels professionnels et de l’identification électronique devient indissociable de l’adoption. La promesse d’un carnet de santé numérique ne peut tenir que si les patients et les soignants ont la certitude que les données sont protégées, que les accès sont maîtrisés et que les usages restent encadrés.
Mon espace santé est donc à un moment charnière. Les chiffres d’activation montrent que l’outil a trouvé une base d’utilisateurs significative. Les volumes de documents prouvent que l’alimentation progresse. Les parcours de prévention, de vaccination, de grossesse ou de santé de l’enfant donnent une première réalité aux usages patients. Mais la transformation ne sera complète que lorsque l’espace numérique deviendra utile sans effort, aussi bien pour l’usager que pour le professionnel.
Le défi des prochains mois sera moins de faire connaître Mon espace santé que de le rendre indispensable dans les moments clés du parcours de soins. Un résultat de biologie retrouvé rapidement, une lettre de liaison disponible après une hospitalisation, un rappel vaccinal pertinent, un suivi de grossesse clair, un historique médical accessible aux urgences : c’est par ces situations concrètes que l’outil quittera définitivement le registre institutionnel pour entrer dans la routine de santé des Français.
La réussite de Mon espace santé ne se mesurera donc pas seulement au nombre de profils activés. Elle se mesurera à sa capacité à éviter des pertes d’information, à réduire les actes redondants, à faciliter les décisions médicales, à renforcer la prévention et à donner aux patients un rôle plus actif dans leur santé. C’est à cette condition que le carnet de santé numérique national deviendra réellement un réflexe du quotidien.
Rémy Teston


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