Suite de notre série de décryptage sur les angles morts de la transformation numérique en santé. Nouvelle chronique sur révolution numérique et médico-social.
Quand on parle de transformation numérique en santé, les regards se tournent presque automatiquement vers l’hôpital. Intelligence artificielle en radiologie, bloc opératoire connecté, jumeaux numériques, entrepôts de données, assistants conversationnels pour les médecins… L’hôpital concentre les investissements, les expérimentations les plus visibles et une grande partie du récit médiatique autour de l’innovation.
Pendant ce temps, le médico-social reste souvent présenté comme le parent pauvre du numérique en santé. Un secteur fragmenté. Des systèmes d’information longtemps peu interopérables. Des équipements hétérogènes. Des professionnels insuffisamment outillés. Cette vision devient pourtant de plus en plus datée. Car derrière le rattrapage technologique actuellement à l’œuvre, quelque chose de plus profond est peut-être en train de se produire.
Et si une partie de la prochaine révolution numérique en santé se jouait moins dans les CHU que dans les EHPAD, les établissements pour personnes handicapées et les services intervenant à domicile ?
Un secteur qui change d’échelle
Les chiffres commencent à raconter une autre histoire. Le Ségur du numérique a consacré 630 millions d’euros à la transformation numérique du secteur social et médico-social. Plus de 32 000 établissements et services sociaux et médico-sociaux en ont bénéficié et, en 2025, deux ESSMS sur trois disposaient déjà d’un dossier usager informatisé référencé Ségur. Début 2026, près de 790 000 DUI étaient actifs.
Il ne s’agit donc plus d’équiper quelques établissements pilotes. Le secteur est entré dans une logique d’industrialisation. La vague 2 du Ségur, engagée en 2026, doit désormais aller au-delà de l’équipement pour renforcer les usages, la consultation du DMP, les échanges avec les autres professionnels et l’interopérabilité.
Autrement dit, après avoir posé les infrastructures, commence la partie la plus intéressante : qu’allons-nous faire de ces outils ? Et c’est précisément là que le médico-social pourrait devenir un formidable laboratoire.
Parce que le médico-social oblige à penser le parcours plutôt que l’établissement
L’hôpital reste encore largement organisé autour d’un lieu. On entre aux urgences, on passe dans un service, éventuellement au bloc opératoire, puis on sort.
Le médico-social fonctionne différemment. Une personne âgée ou en situation de handicap peut simultanément être accompagnée par son médecin traitant, une infirmière libérale, un service d’aide à domicile, un établissement médico-social, un pharmacien, un spécialiste hospitalier, un aidant familial et parfois plusieurs dispositifs territoriaux de coordination.
Le véritable système d’information n’est donc pas celui d’un établissement. C’est celui d’un parcours. Et c’est précisément l’un des problèmes que le numérique en santé cherche à résoudre depuis vingt ans.
Comment faire circuler la bonne information entre des professionnels appartenant à des organisations différentes ? Comment éviter qu’un document soit envoyé par fax, imprimé, scanné puis ressaisi ? Comment permettre au professionnel hospitalier de comprendre ce qui s’est passé au domicile et inversement ?
La vague 2 du Ségur médico-social doit notamment permettre une meilleure articulation entre dossiers usagers informatisés et DMP. L’ANS indique également que l’interopérabilité entre DPI hospitaliers et DUI médico-sociaux doit progresser grâce aux exigences imposées aux éditeurs. Si cette promesse devient réalité, le médico-social pourrait constituer l’un des premiers terrains où le fameux « parcours numérique de santé » cesse d’être une expression institutionnelle pour devenir un usage quotidien.
Parce que l’utilisateur n’est pas toujours le patient
Une grande partie de la santé numérique a été conçue autour d’un utilisateur implicite : un patient autonome, équipé d’un smartphone, capable de gérer ses identifiants et de comprendre ses informations médicales.
Le médico-social fait voler ce modèle en éclats. Que signifie une application de santé pour une personne de 92 ans souffrant de troubles cognitifs ? Comment recueillir le consentement numérique d’un adulte protégé ? Qui consulte les documents lorsqu’un usager ne peut pas utiliser seul Mon espace santé ? Comment associer un aidant sans pour autant lui donner accès à toutes les informations ?
La doctrine française du numérique en santé 2026 prévoit justement des évolutions permettant notamment la délégation d’accès à Mon espace santé à un proche ou à un aidant. Ce sujet peut sembler périphérique. Il est en réalité fondamental. Car si la santé numérique veut réellement devenir universelle, elle devra apprendre à fonctionner pour des personnes qui ne peuvent pas, ou ne souhaitent pas, être seules derrière leur écran.
Le médico-social impose donc au numérique une question que l’écosystème tech préfère parfois éviter : comment concevoir des services numériques lorsque l’utilisateur, le bénéficiaire et le détenteur de l’information ne sont pas nécessairement la même personne ?
Parce que le domicile devient un nouveau lieu de soins
Une autre transformation est en cours. Avec le vieillissement de la population et la volonté de maintenir davantage les personnes à domicile, une part croissante de l’accompagnement sanitaire et médico-social se déroule hors des établissements.
Or le domicile est un environnement radicalement différent de l’hôpital. Il n’y a pas de réseau informatique administré par une DSI. Pas toujours de professionnel présent. Pas forcément de connexion parfaite. Et le numérique y prend des formes différentes : télésuivi, objets connectés, capteurs de chute, téléassistance, coordination des intervenants, piluliers numériques, télémédecine ou outils permettant de suivre l’évolution de l’autonomie.
La question centrale ne sera donc plus seulement : « que peut mesurer la technologie ? » Elle deviendra : quelle information mérite réellement de remonter jusqu’au professionnel ? Car connecter un domicile est relativement simple. Éviter de créer une avalanche d’alertes inutiles l’est beaucoup moins.
Le médico-social pourrait ainsi être le terrain où l’on apprendra à passer d’un numérique qui collecte toujours plus de données à un numérique capable de déterminer quelles données méritent vraiment l’attention humaine.
Parce que l’innovation doit y être immédiatement utile
Dans certains environnements technologiques, une innovation peut exister plusieurs années avant que son usage réel soit clairement établi.
Le médico-social dispose rarement de ce luxe. Les professionnels sont confrontés à des besoins extrêmement concrets : retrouver rapidement une information, éviter une double saisie, coordonner plusieurs intervenants, sécuriser une transmission, prévenir une chute, détecter une aggravation ou communiquer avec un aidant.
Une technologie qui ajoute trois écrans et quatre clics supplémentaires aura peu de chances de survivre longtemps. Cette contrainte peut devenir une force. Elle oblige l’innovation à revenir à sa fonction première : faire gagner du temps ou améliorer l’accompagnement.
C’est d’ailleurs une évolution intéressante de la politique publique. Après les programmes d’équipement, l’Agence du Numérique en Santé a lancé en 2026 un appel à projets spécifiquement consacré à l’adoption des innovations dans le médico-social. Son objectif est de financer des études d’usage afin d’évaluer suffisamment tôt les conditions dans lesquelles une innovation numérique peut réellement être adoptée.
Le mot important n’est peut-être pas « innovation ». C’est « adoption ». Pendant longtemps, l’écosystème numérique en santé s’est demandé si une technologie fonctionnait. Il commence désormais à se demander si quelqu’un veut réellement l’utiliser.
Et si l’EHPAD devenait un laboratoire de l’IA ?
L’intelligence artificielle est aujourd’hui principalement racontée à travers des usages hospitaliers : diagnostic d’imagerie, comptes rendus médicaux, recherche clinique ou aide à la décision.
Mais plusieurs applications pourraient trouver un terrain particulièrement pertinent dans le médico-social :
- Détecter une évolution inhabituelle de la mobilité.
- Repérer un risque de dénutrition.
- Identifier une rupture dans les habitudes quotidiennes.
- Aider à synthétiser les transmissions entre équipes.
- Prioriser certaines alertes.
- Faciliter la rédaction de projets personnalisés.
- Aider les professionnels à retrouver une information dispersée dans plusieurs années d’accompagnement.
L’objectif ne serait pas forcément de « diagnostiquer » une pathologie. Il pourrait être beaucoup plus subtil : détecter suffisamment tôt qu’une situation est en train de changer.
Dans un secteur où la prévention de la perte d’autonomie joue un rôle central, ce type d’usage pourrait devenir particulièrement important. Mais il introduira aussi des questions nouvelles.
- Jusqu’où surveiller une personne âgée chez elle ?
- Peut-on analyser ses déplacements en permanence sous prétexte de prévenir une chute ?
- Que devient le droit à l’intimité dans un logement rempli de capteurs ?
- À partir de quel moment une technologie conçue pour sécuriser devient-elle une technologie de surveillance ?
Là encore, le médico-social pourrait obliger l’ensemble de la santé numérique à affronter des questions éthiques qu’il était relativement facile d’éviter dans un environnement hospitalier.
Mais le rattrapage numérique crée également de nouveaux risques
Cette accélération ne doit toutefois pas être idéalisée. Plus les structures médico-sociales deviennent connectées, plus elles deviennent dépendantes de leur système d’information. Et plus elles deviennent des cibles potentielles. En 2025, 204 incidents cyber ont été déclarés par des établissements et services médico-sociaux, soit 33 % de plus qu’en 2024. Parmi eux, 113 étaient d’origine malveillante. Le sujet est désormais suffisamment important pour que le programme national CaRE consacre en 2026 une expérimentation spécifique à la cybersécurité des ESSMS. Vingt-et-une structures ont été retenues lors de sa première phase.
Cette montée en puissance rappelle un principe simple. Numériser une organisation signifie également créer de nouvelles dépendances. Si le dossier usager devient indispensable au fonctionnement quotidien d’un établissement, une indisponibilité de plusieurs heures n’est plus seulement un incident informatique. Elle devient un problème d’accompagnement.
Le médico-social peut éviter certaines erreurs commises ailleurs
Il existe néanmoins un avantage à arriver plus tard dans la transformation numérique. On peut observer ce qui n’a pas fonctionné ailleurs. L’hôpital porte aujourd’hui le poids de plusieurs décennies d’informatisation : logiciels superposés, interfaces complexes, systèmes historiques difficiles à remplacer, doubles saisies et multiples identifiants.
Le médico-social n’échappera évidemment pas à tous ces problèmes. Mais sa transformation actuelle offre une occasion rare : ne pas reproduire exactement la même trajectoire. Ne pas construire un système numérique autour des logiciels mais autour des parcours. Ne pas seulement mesurer le nombre d’outils déployés mais leur utilisation réelle. Ne pas confondre quantité de données et qualité de l’information.
Et surtout ne pas considérer l’adoption par les professionnels comme la dernière étape d’un projet technologique. Elle devrait en être la première.
L’innovation la plus importante sera peut-être invisible
La révolution numérique du médico-social ne ressemblera probablement pas aux démonstrations spectaculaires présentées dans les salons technologiques. Elle ne prendra pas forcément la forme d’un robot humanoïde circulant dans un EHPAD. Elle sera peut-être beaucoup moins visible.
- Une infirmière qui reçoit automatiquement le bon document lorsqu’un résident revient de l’hôpital.
- Un médecin urgentiste qui connaît immédiatement les traitements et le niveau d’autonomie d’un patient incapable de les expliquer.
- Un aidant qui peut accéder aux informations nécessaires sans avoir besoin du mot de passe de son parent.
- Un professionnel du domicile qui n’a plus besoin de ressaisir une information déjà enregistrée ailleurs.
- Un algorithme qui attire l’attention sur un changement discret avant qu’il ne devienne une hospitalisation.
Ce sont des innovations moins spectaculaires qu’une IA diagnostique. Mais elles pourraient avoir beaucoup plus d’impact sur la vie quotidienne de millions de personnes.
Pendant longtemps, le médico-social a observé la révolution numérique en santé depuis la périphérie. Il est désormais en train d’en devenir l’un des terrains les plus intéressants. Et peut-être qu’après avoir essayé pendant vingt ans de rendre l’hôpital plus numérique, nous découvrirons que la véritable transformation consistait surtout à faire sortir le numérique de l’hôpital.
Rémy Teston


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