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A la rencontre de Justine Henry et DésertiX

by Rémy Teston

Régulièrement, je vous propose de partir à la rencontre d’un acteur ou d’une innovation du digital santé en France. Aujourd’hui partons à la rencontre de Justine Henry et du projet DésertiX.

Bonjour Justine, peux-tu te présenter brièvement ?

Bonjour ! Je suis vétérinaire équine de formation et entrepreneuse dans l’âme. Dès mes études, les outils numériques me sont apparues comme une opportunité pour mieux organiser les activités de soins et améliorer la communication entre soignants et soignés. C’est qui est au coeur de mon activité professionnelle aujourd’hui. Je suis consultante en communication et projet numérique en santé, avec une très forte appétence pour tout ce qui à vocation à améliorer l’organisation des soins (télémédecine, messagerie sécurisée, ordonnance électronique, agenda et prise en ligne de rendez-vous, coordination des soins, parcours ville-hôpital).

Tu es une des initiatrices de la communauté scientifique ouverte DésertiX. Peux-tu nous la présenter ?

La communauté DésertiX est née chez Matrice. Pour explorer au mieux la problématique des déserts médicaux, ou plutôt des inégalités d’accès aux soins, il nous a semblé nécessaire de réunir de multiples compétences. Les composantes du sujet sont diverses : géographie, mathématiques et technologie d’un côté, connaissance du système de santé sous ses aspects structurel, humain, réglementaire et financier de l’autre.

Dans les pas d’Epidemium, l’idée de créer une communauté est apparue comme la meilleure réponse. Nous avons lancé un appel à toutes les bonnes volontés pour se joindre à l’aventure en avril 2019 et très vite, la communauté a grandit.

Aujourd’hui, la communauté DésertiX compte 88 déserteurs : mathématiciens, géographes, ingénieurs, data scientists, designers, développeurs, passionnés de sciences du territoire, professionnels de santé… Chacun contribue a sa manière au projet selon ses disponibilités, ses appétences et compétences. Un noyau de 8 personnes actives s’est constitué et nous envisageons maintenant de nous constituer en association.

Quels sont les objectifs de DésertiX?

L’objectif de DésertiX est de créer un outil de pilotage de la demande et de l’offre de soins en France.

De nombreux territoires souffrent d’une présence médicale trop faible par rapport à leurs besoins, ce qui se traduit par des délais d’attente importants ou des difficultés à obtenir un rendez-vous pour les patients et par une charge de travail excessive pour les professionnels de santé. L’accès aux soins est un enjeu majeur pour de nombreux territoires.

Mais à ce jour, il n’existe pas de consensus sur la définition de “désert médical”, encore moins de carte de référence reflétant la complexité et l’hétérogénéité des situations. Pour autant, il existe des inégalités d’accès aux soins en France qui peuvent être évaluées et objectivées.

Le projet se fonde sur la conviction que l’exploitation des données est une opportunité pour objectiver, qualifier, quantifier et modéliser les inégalités d’accès aux soins sur le territoire français, puis pour proposer des solutions pour améliorer l’accès aux soins.

Sous la forme d’une cartographie interactive, notre outil a pour ambition d’établir et de diffuser des diagnostics territoriaux. Grâce à des indicateurs objectifs, il permet également de suivre l’évolution dans l’espace et le temps.

En renforçant la connaissance des territoires par l’agrégation et l’interprétation de données, DésertiX permettra aux acteurs des politiques de santé de penser et d’agir en adéquation avec les besoins du territoire pour améliorer l’accès aux soins. Il permettra également de rassembler les acteurs du territoire autour d’objectifs communs mesurables et d’améliorer l’impact des actions de chacun.

Quels sont les prochains projets ou rendez-vous de DesertiX ?

Les membres du futur bureau de l’association DésertiX se réunissent tous les dimanche soirs pour plancher sur les actions en cours :

  • Les maquettes de notre outil cartographique sont en cours de réalisation. De premières ébauches sous format ppt ont été réalisées, nous espérons trouver des compétences d’UI/UX designer pour aller plus loin,
  • Le business plan de l’outil et son modèle économique sont en cours de réflexion et de rédaction pour ensuite organiser la levée de fonds et l’embauche des compétences nécessaires à l’évolution du projet,
  • Un projet de formation aux élus locaux est aussi dans les tuyaux. L’idée est de diffuser au maximum les connaissances en matière d’accès aux soins produites par les chercheurs. Nous avons récolté beaucoup de travaux sous-utilisés par les décideurs à ce jour, comme par exemple cette approche de l’UMS RIATE du CNRS.

Nous multiplions aussi les échanges avec les décideurs publiques (ARS) ou les politiques (élus municipaux, régionaux, députés) qui souhaitent agir avec efficacité pour améliorer l’accès aux soins de leur territoire de manière à penser notre outil en adéquation avec les attentes et besoins des acteurs.

Observatrice des déserts médicaux depuis plusieurs années, comment vois-tu évoluer le sujet ?

Sur le volet politique du sujet 2 évolutions majeures ont eu lieu ces 3 dernières années :

Tout d’abord, la mise en place d’un comité de pilotage de l’accès aux soins autour d’Agnès Buzyn, Ministre de la santé à l’époque (février 2018) a marqué une vraie volonté de prendre le sujet sous un angle global et de manière constructive en travaillant avec l’ensemble des acteurs. Cela a fait évoluer le champ sémantique de nombreux acteurs. Le « désert médical », avec son côté catastrophique qui génère des postures de dénonciations, laisse de plus en plus la place à « l’accès aux soins » dans le débat publique. Cette évolution de forme ramène du pragmatisme, de la précision et du concret dans le débat et dans le dossier. C’est un bon point de départ pour trouver des solutions qui marchent. Cela a aussi permis d’identifier des interlocuteurs à solliciter sur le sujet, là où le millefeuille administratif habituel égare rapidement les bonnes volontés qui se penchent sur ce sujet.

Ensuite, un cap a été franchi dans notre approche du sujet le jour à la télémédecine est entrée dans le droit commun (fin 2018) et que sa généralisation a enfin pu se faire. Avant cela, dès qu’on parlait « déserts médicaux », la réponse était « télémédecine ». Il n’y avait pas de place pour investir un autre champ dans l’imaginaire collectif.

Depuis son déploiement, nous avons observé que la télémédecine est un outil, au sein d’une palette qui permet d’améliorer l’accès aux soins mais que ce n’est pas « LA » réponse. Les zones blanches en sont la première limite.

Mais c’est du côté des chercheurs qu’il faut surtout regarder les évolutions des 3 dernières années. Elles sont porteuses d’espoir, ce sont elles qui guideront l’action publique à l’avenir.

Le bal de ce côté a été ouvert par la DREES avec sa publication « Déserts médicaux : comment les définir ? Comment les mesurer ? » de Mai 2017. Le doigt a été mis à cette occasion sur le flou de la notion de « déserts médicaux » et sur le besoin de rendre tangible les éléments qui caractérisent les inégalités d’accès aux soins. Leurs travaux ont fait évoluer à grand pas l’indicateur de référence actuel, l’accessibilité potentielle localisée (APL), utilisé pour classer les territoires selon leur niveau d’accès aux soins, à l’échelle des communes.

De nombreuses autres publications ont suivi, notamment pas des géographes de la santé, alimentant la réflexion en ce sens. Emmanuel Vigneron (Université de Montpellier) a publié une carte sur l’accès aux maternités. Guillaume Chevillard (IRDES) a publié une typologie des territoires de vie selon leur accès aux soins. Et plus globalement la science des territoires et l’approche spatiale ont le vent en poupe et génère de nombreux travaux.

Cette dynamique est à soutenir car elle permettra de porter un nouveau regard, beaucoup plus précis, plus fin sur la situation et donc d’apporter des réponses plus adéquates aux besoins.


Pour en savoir plus : desertix.com et pour rejoindre la communauté : http://desertix.com/desertix-la-communaute/