[Chronique] Objets connectés : la prévention entre dans le quotidien des maladies chroniques

La nouvelle vague des objets connectés, et notamment des wearables, s’imposent progressivement comme de nouvelles solutions dans la prévention et le suivi des maladies chroniques. Décryptage.

Bagues intelligentes, bracelets d’activité, balances connectées : les objets de santé ne se contentent plus de compter les pas ou d’afficher un poids. Ils cherchent désormais à détecter des signaux faibles, suivre l’évolution de paramètres physiologiques et accompagner les patients dans la durée. Les annonces récentes d’ŌURA, Samsung, Google Fitbit et Withings illustrent une même évolution : dans les maladies chroniques, une partie croissante de la prévention et du suivi pourrait demain se jouer à domicile, entre deux consultations.

Pendant longtemps, les objets connectés ont surtout raconté ce que nous avions fait la veille. Combien de pas ? Combien d’heures de sommeil ? Quelle fréquence cardiaque pendant la séance de sport ? Quel poids ce matin ? Cette première génération du quantified self reposait essentiellement sur une logique de mesure et de restitution. Le marché entre désormais dans une deuxième phase.

Les fabricants ne veulent plus seulement collecter des données. Ils cherchent à les interpréter, à identifier des évolutions significatives et, surtout, à les inscrire dans des parcours de prévention ou de prise en charge. Cette transformation est particulièrement intéressante dans les maladies chroniques, où l’essentiel du quotidien du patient se déroule précisément… en dehors du système de soins.

Le grand changement : mesurer entre deux consultations

Le défi des maladies chroniques est bien connu. Diabète, obésité, maladies cardiovasculaires, hypertension ou troubles respiratoires nécessitent une prise en charge qui s’inscrit dans la durée. Pourtant, le professionnel de santé ne dispose souvent que de quelques photographies du patient : une consultation, un bilan biologique, une mesure ponctuelle.

Entre ces rendez-vous se déroule pourtant l’essentiel de sa vie réelle. Sommeil, activité physique, poids, récupération, alimentation, rythme cardiaque ou évolution de la composition corporelle peuvent changer progressivement sans être immédiatement visibles lors d’une consultation. C’est précisément cet espace que les objets connectés tentent désormais d’occuper.

Leur principal intérêt n’est peut-être plus de fournir une mesure supplémentaire, mais de produire une continuité d’observation. Un objet porté au poignet ou au doigt, ou une balance utilisée régulièrement, peut créer une série temporelle de données permettant de faire apparaître des tendances difficilement perceptibles autrement. Dans la prévention comme dans le suivi des maladies chroniques, cette dimension longitudinale change considérablement la proposition de valeur.

Samsung : quand une bague connectée cherche un risque d’apnée du sommeil

Le Galaxy Ring de Samsung illustre bien le rapprochement entre électronique grand public et prévention médicale. Samsung a annoncé fin juillet 2026 que sa fonctionnalité dédiée à l’apnée du sommeil, autorisée par la FDA, serait étendue au Galaxy Ring. Il devient ainsi le premier anneau connecté disponible sans ordonnance à avoir reçu une autorisation de la FDA pour évaluer le risque d’apnée du sommeil.

Le dispositif analyse les perturbations respiratoires nocturnes grâce à un algorithme d’intelligence artificielle. L’utilisateur doit porter la bague pendant deux nuits au cours d’une période de dix jours. L’objectif est d’identifier des signes pouvant correspondre à une apnée obstructive du sommeil modérée à sévère chez des adultes non diagnostiqués. La nuance est essentielle : la bague ne diagnostique pas l’apnée du sommeil. Samsung précise que la fonctionnalité ne remplace ni l’évaluation ni la prise en charge par un professionnel de santé. Mais son intérêt se situe justement en amont.

L’apnée du sommeil peut rester longtemps méconnue. En introduisant un mécanisme de détection du risque dans un objet porté quotidiennement, Samsung déplace une partie du dépistage potentiel hors du cabinet médical. L’objet connecté devient alors un outil d’orientation vers le système de soins. C’est une évolution importante : il ne s’agit plus seulement de montrer à l’utilisateur qu’il a mal dormi, mais potentiellement de lui signaler qu’un motif de consultation mérite d’être exploré.

De la mesure à la détection des signaux faibles

Cette logique pourrait progressivement se retrouver dans de nombreuses maladies chroniques. La force des wearables réside en effet moins dans une mesure isolée que dans leur capacité à observer les variations d’une même personne pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois. Fréquence cardiaque au repos, activité physique, sommeil, température cutanée, saturation en oxygène ou variabilité de la fréquence cardiaque peuvent, selon les dispositifs et leurs validations, participer à la compréhension d’un état physiologique.

L’enjeu devient alors de distinguer le bruit du signal. Et c’est ici que l’intelligence artificielle prend une place croissante : transformer des millions de mesures brutes en tendances compréhensibles, alertes pertinentes ou recommandations contextualisées. Le capteur devient presque secondaire. La valeur se déplace progressivement vers la capacité à interpréter ce qu’il mesure.

Google Fitbit Air : prévenir en agissant sur les comportements

Le Google Fitbit Air incarne une autre approche. Ici, pas de fonctionnalité médicale revendiquée. Google positionne explicitement son bracelet dans le champ du bien-être et de la prévention individuelle, et non comme un dispositif destiné à un usage médical. Pourtant, l’évolution du produit est révélatrice.

Le bracelet suit notamment l’activité, le sommeil, la fréquence cardiaque, la variabilité de la fréquence cardiaque, la fréquence respiratoire, la SpO2 ou encore la charge cardiaque. Mais Google cherche surtout à transformer ces informations en recommandations personnalisées grâce à son environnement logiciel et à Gemini. Le coaching peut ainsi s’adapter aux objectifs de l’utilisateur, à son sommeil, à sa récupération ou aux évolutions de ses habitudes.

C’est une autre facette de la prévention. Car prévenir une maladie chronique ne consiste pas uniquement à détecter précocement une anomalie biologique. Cela signifie aussi favoriser durablement l’activité physique, améliorer le sommeil, limiter la sédentarité ou aider une personne à maintenir des habitudes bénéfiques. Or c’est probablement l’une des tâches les plus difficiles du système de santé : accompagner les comportements dans la durée.

Un médecin peut recommander trente minutes d’activité physique quotidienne. Un objet connecté peut rappeler cette recommandation à son utilisateur tous les jours, mesurer son activité, observer sa progression et ajuster le feedback. Il existe évidemment une grande distance entre cette promesse comportementale et la démonstration d’un bénéfice clinique. Mais c’est justement dans cet intervalle que les géants de la technologie cherchent à s’installer.

ŌURA et LillyDirect : le wearable entre dans l’environnement du traitement

Le partenariat annoncé entre ŌURA et LillyDirect va encore plus loin dans ce rapprochement entre objet grand public et parcours de maladie chronique.

LillyDirect est la plateforme numérique d’Eli Lilly destinée notamment aux personnes vivant avec des maladies chroniques. Le partenariat prévoit de faciliter l’accès à l’Oura Ring pour des utilisateurs bénéficiant de traitements GLP-1, dans une logique d’accompagnement comportemental. ŌURA précise qu’aucun partage de données n’est prévu entre les deux entreprises dans le cadre de cette initiative.

L’intérêt de cette alliance dépasse largement l’objet lui-même. Les traitements GLP-1 occupent désormais une place importante dans les parcours liés au diabète, à l’obésité et à la santé métabolique. Mais la prise en charge ne repose évidemment pas uniquement sur la molécule. Sommeil, activité physique, alimentation, évolution du poids, récupération et maintien de nouvelles habitudes jouent également un rôle dans l’expérience du patient.

Le wearable devient alors une sorte d’interface comportementale autour du traitement. Il faut là encore conserver une frontière claire : ŌURA rappelle que son anneau n’est pas un dispositif médical et qu’il n’est pas destiné à diagnostiquer, traiter, guérir, surveiller ou prévenir une maladie. Mais son intégration dans l’environnement d’un traitement pharmaceutique montre à quel point les frontières traditionnelles se déplacent.

Le médicament soigne. Le wearable mesure et accompagne. L’application interprète. Et progressivement, toutes ces briques commencent à former un seul parcours.

Withings BodyFit : ne plus regarder uniquement le poids

La nouvelle BodyFit de Withings offre un autre exemple particulièrement intéressant pour les maladies métaboliques. La balance connectée ne se contente pas d’afficher le poids. Grâce à une analyse segmentaire du corps, elle cherche à suivre notamment la masse grasse, la masse musculaire, la graisse viscérale ou la masse hydrique. Withings annonce plus de 40 indicateurs et une analyse de la composition corporelle réalisée en quelques secondes.

L’approche est particulièrement pertinente dans les parcours de perte de poids. Deux patients qui ont perdu dix kilogrammes n’ont pas nécessairement connu la même évolution physiologique. Une perte importante de masse musculaire n’a pas la même signification qu’une réduction essentiellement liée à la masse grasse.

Withings met notamment en avant cet enjeu pour les personnes utilisant certains traitements GLP-1 et positionne BodyFit comme un outil permettant d’observer l’évolution de la masse musculaire au cours du temps. La balance devient ainsi moins un instrument de pesée qu’un outil de suivi longitudinal de la transformation corporelle.

Et cette évolution est révélatrice de ce qui se passe dans l’ensemble du secteur. L’objet connecté ne cherche plus simplement à donner un chiffre. Il cherche à contextualiser ce chiffre.

Une nouvelle chaîne se dessine : capter, interpréter, agir

Derrière ces exemples apparaissent finalement trois niveaux différents d’utilisation de l’objet connecté.

  • Samsung illustre la détection précoce : identifier un risque suffisamment significatif pour inciter à consulter. Google Fitbit met davantage l’accent sur la prévention comportementale : analyser le quotidien pour encourager des habitudes favorables à la santé.
  • ŌURA explore l’accompagnement autour du traitement, notamment dans les parcours métaboliques.
  • Withings se positionne sur le suivi longitudinal, en donnant accès à des indicateurs plus précis que le seul poids.
  • Les objets sont différents, mais la logique est commune.

Capter. Interpréter. Agir. C’est probablement cette chaîne qui déterminera la prochaine génération de santé connectée.

Des objets grand public qui se rapprochent progressivement du soin

Cette évolution soulève néanmoins une question réglementaire majeure. Tous les objets connectés ne sont pas des dispositifs médicaux. Et toutes les données qu’ils produisent n’ont évidemment pas la même valeur clinique.

Le Galaxy Ring doté de sa fonction d’évaluation du risque d’apnée du sommeil s’inscrit, pour cette fonctionnalité aux États-Unis, dans un cadre réglementé par la FDA. À l’inverse, Fitbit Air ou Oura Ring revendiquent des usages qui restent, pour une grande partie de leurs fonctionnalités, dans le champ du bien-être. Pourtant, du point de vue du patient, la frontière peut devenir difficile à percevoir. Une information affichée chaque matin dans une application peut rapidement acquérir une valeur médicale dans l’esprit de son utilisateur, même lorsqu’elle n’en a pas juridiquement le statut. Un « score », une alerte ou une tendance peut rassurer, inquiéter ou inciter à modifier son comportement. C’est pourquoi la prochaine étape du marché ne pourra pas reposer uniquement sur la sophistication des capteurs. Elle devra aussi reposer sur la preuve, la pédagogie et la clarté des usages.

Autre sujet : la donnée. Pour être utiles, les dispositifs doivent être portés ou utilisés très régulièrement. Cette continuité est précisément ce qui fait leur intérêt médical potentiel, mais elle crée aussi une quantité considérable d’informations très personnelles. Sommeil, activité physique, rythme cardiaque, poids, composition corporelle, habitudes quotidiennes : rarement l’état de santé d’une personne aura été documenté de manière aussi fine hors du système médical.

La question ne sera donc pas uniquement : « Que peut-on mesurer ? » Mais aussi : qui peut accéder à ces données, dans quel but et avec quel niveau de contrôle pour l’utilisateur ?

Cette interrogation deviendra encore plus importante à mesure que se multiplieront les partenariats entre fabricants de wearables, laboratoires pharmaceutiques, assureurs, plateformes numériques et professionnels de santé.

Le véritable défi sera l’intégration dans le parcours de soins

La santé connectée dispose désormais de capteurs relativement performants et d’interfaces capables de suivre des millions d’utilisateurs. Mais une question reste ouverte : que fait le système de santé de toutes ces données ? Une alerte utile au patient peut devenir un problème si elle génère des consultations inutiles. Un tableau de bord très riche peut devenir contre-productif si le médecin doit passer vingt minutes à interpréter des données non structurées. Une variation physiologique peut être intéressante pour le suivi, mais seulement si son interprétation est fiable et si elle conduit à une action adaptée.

La prochaine révolution ne sera donc probablement pas celle du capteur. Elle sera celle de l’intégration de la donnée dans les parcours cliniques. Quelles informations méritent d’être partagées avec le médecin ? À quelle fréquence ? À partir de quel seuil faut-il générer une alerte ? Qui vérifie cette alerte ? Comment éviter la surcharge informationnelle ? Ce sont ces questions qui feront passer le wearable du statut d’accessoire personnel à celui de véritable composante du parcours de santé.

Dans les maladies chroniques, la valeur se joue entre deux rendez-vous

Ces nouveaux objets connectés racontent finalement quelque chose de plus large sur l’évolution de la prise en charge. Pendant longtemps, le système de santé a principalement observé le patient lorsqu’il venait à lui. Les wearables inversent progressivement cette logique. Ils permettent à la santé de suivre une partie du quotidien du patient (avec son consentement) plutôt que d’attendre le prochain rendez-vous pour découvrir ce qui s’est passé depuis le précédent.

Pour les maladies chroniques, cette évolution est particulièrement prometteuse.  Parce que la maladie ne s’arrête jamais à la sortie du cabinet médical. Elle se vit dans le sommeil, les repas, les déplacements, l’activité physique, les moments de fatigue, les changements de poids et les dizaines de décisions invisibles prises chaque jour. C’est précisément là que les objets connectés veulent désormais être présents. La bague de Samsung peut contribuer à repérer un risque. Le bracelet de Google veut transformer les données en conseils. ŌURA cherche à accompagner l’expérience autour d’un traitement. Withings veut rendre visibles des transformations corporelles qui dépassent le simple chiffre affiché sur une balance.

Individuellement, chacun de ces produits possède ses limites. Collectivement, ils signalent néanmoins un changement de paradigme. Après avoir numérisé la mesure, la santé connectée cherche désormais à numériser la continuité du suivi. Et dans les maladies chroniques, où la prévention et la prise en charge se jouent précisément dans la durée, c’est probablement là que réside son potentiel le plus important. À condition toutefois de démontrer que ces milliers de données supplémentaires ne produisent pas simplement davantage d’informations, mais de meilleurs résultats de santé.

Rémy Teston

 

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