[Chronique] L’avenir de la e-santé est-il au Moyen-Orient ?

Longtemps, lorsqu’on parlait des grands pôles mondiaux de la santé numérique, les regards se tournaient vers les États-Unis, Israël, la Chine ou l’Europe du Nord. Mais depuis quelques années, un autre territoire avance à grande vitesse : le Golfe. Décryptage.

Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar ou Bahreïn investissent massivement dans l’intelligence artificielle, la donnée de santé, la télémédecine et la médecine personnalisée. Au point de devenir un nouveau laboratoire mondial de la e-santé ? Il suffit aujourd’hui de se rendre à Riyad, Dubaï ou Abu Dhabi pour mesurer le changement.

Les grands événements technologiques et médicaux de la région n’accueillent plus seulement des industriels venus vendre des équipements à des systèmes de santé en construction. Ils deviennent progressivement des lieux où se dévoilent des projets d’intelligence artificielle médicale, des plateformes nationales de données, des hôpitaux virtuels ou des programmes de génomique à grande échelle.

Ce basculement n’est pas anecdotique. Au Moyen-Orient, et plus particulièrement dans les pays du Golfe, la santé numérique est désormais considérée comme un élément de souveraineté technologique et de diversification économique. Et cette combinaison (argent public, ambition politique, infrastructures récentes et appétit pour les nouvelles technologies) pourrait bien modifier la géographie mondiale de l’innovation en santé.

L’Arabie saoudite veut construire son système de santé directement à l’ère numérique

L’exemple le plus spectaculaire est probablement celui de l’Arabie saoudite. Avec Vision 2030, le Royaume a engagé une transformation profonde de son système de santé. La transformation numérique y occupe une place centrale : amélioration de l’accès aux soins, développement des services à distance et constitution d’un système davantage centré sur le patient font explicitement partie des objectifs poursuivis.

Mais contrairement à de nombreux pays européens, l’Arabie saoudite ne cherche pas uniquement à numériser progressivement un système hospitalier construit depuis plusieurs décennies. Elle tente, dans une certaine mesure, de concevoir directement une partie de son infrastructure de santé autour du numérique.

Le Seha Virtual Hospital est sans doute le symbole le plus visible de cette stratégie. Présenté par le ministère saoudien de la Santé comme l’une des réalisations emblématiques de la transformation sanitaire du Royaume, cet hôpital virtuel fournit à distance des services spécialisés en s’appuyant sur la télémédecine et les technologies numériques.

En 2025, il a pris en charge plus de 220 000 cas cliniques, soit une progression annoncée de 49 % en un an. Le ministère indique également que ses services étaient connectés à 27 hôpitaux du pays. On n’est donc plus vraiment dans l’expérimentation. La télémédecine devient ici une brique structurelle d’organisation du système de soins.

Abu Dhabi veut aller encore plus loin : passer de la santé numérique à la « health intelligence »

À quelques centaines de kilomètres, Abu Dhabi poursuit une trajectoire différente, mais tout aussi ambitieuse. En janvier 2026, le World Economic Forum et le Department of Health d’Abu Dhabi ont publié conjointement un rapport décrivant la stratégie de l’émirat. Leur thèse est révélatrice : Abu Dhabi serait en train de passer d’une logique de solutions digitales isolées à un véritable système de santé piloté par la donnée et l’intelligence artificielle.

L’objectif n’est plus seulement de proposer des téléconsultations ou de dématérialiser le dossier médical. Il s’agit d’utiliser des données consolidées et des outils d’IA pour intervenir plus tôt, personnaliser les prises en charge et développer une médecine davantage prédictive et préventive.

Abu Dhabi multiplie parallèlement les partenariats internationaux. Le Department of Health a notamment engagé des collaborations autour de l’IA, de la multiomique, de la génomique, de la robotique ou encore des interfaces cerveau-machine avec la Mohamed bin Zayed University of Artificial Intelligence. En août 2026, l’émirat a également annoncé une coopération avec le Koch Institute du MIT autour de la recherche en oncologie et de l’IA appliquée au cancer.

Autrement dit, Abu Dhabi ne cherche plus simplement à importer de la technologie médicale. Il cherche à devenir un territoire où cette technologie est conçue, testée et validée.

Le principal avantage du Golfe : pouvoir aller vite

C’est probablement ici que se situe le principal avantage compétitif de la région. En Europe, déployer une innovation numérique à l’échelle d’un système de santé implique souvent de composer avec des dizaines d’acteurs : établissements publics et privés, organismes payeurs, professionnels de santé libéraux, autorités régionales, administrations nationales et infrastructures informatiques hétérogènes.

Dans plusieurs pays du Golfe, les structures de décision sont beaucoup plus centralisées. Lorsqu’une technologie est considérée comme stratégique, les autorités peuvent réunir financement, régulation, infrastructures et établissements de santé autour d’un même projet avec une rapidité difficilement imaginable sur certains marchés occidentaux. Cette capacité d’exécution est renforcée par des investissements considérables dans l’intelligence artificielle et le cloud.

Microsoft, Amazon, Google, Oracle et d’autres géants technologiques ont annoncé ces dernières années des investissements de plusieurs milliards de dollars dans les infrastructures numériques et d’IA de la région. Reuters rapportait début 2026 que Microsoft prévoyait à lui seul 15,2 milliards de dollars d’investissements aux Émirats arabes unis entre 2023 et 2029, tandis qu’AWS développait une importante région cloud en Arabie saoudite. La santé bénéficie directement de cet écosystème technologique.

De l’argent, mais surtout un marché qui grandit vite

Les projections doivent toujours être considérées avec prudence, mais elles donnent une idée du rythme attendu. Selon P&S Intelligence, le marché de la santé numérique au Moyen-Orient serait passé autour de 13,8 milliards de dollars en 2025 et pourrait atteindre près de 59 milliards en 2032, avec une croissance annuelle moyenne estimée à 23 %.

D’autres cabinets arrivent à des chiffres différents (les définitions du marché variant fortement ) mais pratiquement tous décrivent la même dynamique : une croissance nettement supérieure à celle de nombreux marchés matures.

Cette expansion est alimentée par plusieurs facteurs. La population est très connectée, les smartphones sont omniprésents, les États disposent de capacités d’investissement importantes et les maladies chroniques comme le diabète ou les pathologies cardiovasculaires créent des besoins considérables en prévention et en suivi à distance.

Pour les entreprises de santé numérique, cela crée quelque chose de rare : des marchés disposant simultanément de besoins médicaux importants, de capacités financières et d’une volonté politique explicite d’adopter de nouvelles solutions.

Un gigantesque terrain d’expérimentation pour l’IA médicale

L’IA pourrait être la technologie qui accélère encore davantage ce mouvement. Abu Dhabi a déjà identifié l’intelligence artificielle comme l’une des briques centrales de son futur système de santé, notamment pour le diagnostic, l’analyse des données, la médecine personnalisée et la prévention.

L’Arabie saoudite suit une trajectoire similaire. Le Seha Virtual Hospital ne se contente plus de proposer des consultations à distance : il développe également des activités de recherche et d’évaluation de solutions numériques. Son Innovation Empowerment Center comprend notamment un environnement de type sandbox destiné à faciliter l’expérimentation et l’entrée de nouvelles innovations sur le marché. En 2025, l’établissement indiquait par exemple avoir mené une étude clinique sur une solution d’IA destinée à contribuer à la détection précoce de pathologies cardiaques et de maladies chroniques.

Pour les startups européennes, américaines ou asiatiques, ces pays pourraient donc devenir non seulement des marchés commerciaux, mais aussi des territoires de validation clinique et de déploiement à grande échelle.

La région veut aussi produire sa propre innovation

C’est probablement le changement le plus important. Pendant longtemps, le modèle économique du Golfe consistait largement à acheter les meilleures technologies disponibles à l’étranger. Cette logique évolue. Les fonds souverains, universités, hôpitaux et pouvoirs publics investissent désormais dans la création de capacités locales en intelligence artificielle, biotech et santé numérique.

Au Bahreïn, par exemple, le fonds souverain Mumtalakat a signé en 2025 un accord avec SandboxAQ afin d’utiliser l’IA et des modèles computationnels pour accélérer la découverte de médicaments, avec l’ambition de développer des actifs biotech pouvant représenter jusqu’à un milliard de dollars.

Aux Émirats, Abu Dhabi soutient explicitement la recherche sur des domaines allant de l’IA médicale aux dispositifs médicaux, en passant par la télémédecine, les wearables, les jumeaux numériques et les plateformes de données.

La région cherche donc à passer du statut de client de l’innovation mondiale à celui de producteur d’innovation. Et cette transition pourrait avoir des conséquences importantes sur les flux d’investissement et de talents des prochaines années.

Mais le « modèle Golfe » n’est pas facilement exportable

Faut-il pour autant conclure que le futur de la e-santé se jouera à Riyad ou Abu Dhabi ? Ce serait aller trop vite. La puissance financière et la centralisation politique facilitent le déploiement, mais elles ne résolvent pas tous les problèmes auxquels sont confrontés les systèmes de santé numériques. Interopérabilité, qualité des données, cybersécurité, protection de la vie privée, validation clinique des algorithmes, acceptabilité par les professionnels ou encore gouvernance de l’IA restent des sujets complexes.

L’Organisation mondiale de la santé souligne elle-même que les pays de la région présentent encore des niveaux de maturité numérique très différents et que la gouvernance, les normes, les compétences et l’équité d’accès restent des enjeux majeurs. Le Moyen-Orient n’est d’ailleurs pas un marché homogène. Comparer les capacités d’investissement des Émirats arabes unis ou de l’Arabie saoudite avec celles de pays confrontés à des systèmes sanitaires beaucoup plus fragiles serait trompeur. Lorsque l’on parle aujourd’hui du « boom de la e-santé au Moyen-Orient », on parle en réalité surtout des monarchies du Golfe.

La question de la donnée sera décisive

La principale interrogation concerne peut-être la donnée. Les ambitions autour de l’intelligence artificielle et de la médecine personnalisée supposent de pouvoir agréger des volumes considérables de données médicales, génomiques et comportementales. Les systèmes centralisés du Golfe peuvent disposer d’un avantage considérable pour constituer ces infrastructures.

Mais cet avantage s’accompagne nécessairement de questions de gouvernance. Qui peut accéder aux données ? Pour quels usages ? Dans quelles conditions peuvent-elles être utilisées par des acteurs privés ? Comment encadrer les algorithmes entraînés sur ces données ?

Abu Dhabi commence d’ailleurs à mettre en place des cadres spécifiques autour de l’IA responsable en santé, avec des exigences d’évaluation éthique et de suivi des systèmes déployés. L’enjeu sera essentiel : la vitesse de déploiement constituera un avantage uniquement si elle s’accompagne d’un niveau de confiance suffisant.

Et si le Golfe devenait le nouveau « bac à sable » mondial de la santé numérique ? Pour les entreprises européennes de e-santé, la question mérite désormais d’être posée. Pendant longtemps, l’internationalisation signifiait presque automatiquement viser les États-Unis ou les grands marchés européens. Dans les prochaines années, Riyad, Abu Dhabi ou Dubaï pourraient apparaître beaucoup plus souvent sur les roadmaps.

Non pas parce que ces marchés sont nécessairement plus simples (ils imposent leurs propres contraintes réglementaires, culturelles et commerciales) mais parce qu’ils offrent quelque chose que l’Europe peine parfois à proposer : la possibilité de tester rapidement une innovation avec le soutien direct d’un système de santé et des moyens financiers significatifs.

Le paradoxe est intéressant. L’Europe dispose d’excellents chercheurs, d’hôpitaux de référence, d’écosystèmes de startups matures et d’immenses bases de données de santé. Mais elle reste souvent lente lorsqu’il s’agit de transformer une innovation prometteuse en déploiement à grande échelle. Les pays du Golfe partent parfois avec moins d’héritage technologique et institutionnel. Et c’est précisément ce qui peut devenir leur avantage.

Le Moyen-Orient ne remplacera évidemment ni les États-Unis, ni l’Europe, ni l’Asie comme centre mondial de l’innovation en santé. En revanche, un nouveau rôle semble se dessiner pour les pays du Golfe. Celui de laboratoires grandeur nature de la santé de demain.

Hôpitaux virtuels, IA clinique, génomique, jumeaux numériques, médecine prédictive, infrastructures nationales de données : des projets qui mettent parfois des années à dépasser le stade du pilote ailleurs peuvent y bénéficier d’un alignement rare entre volonté politique, financement et capacité d’exécution.

La vraie question n’est donc peut-être plus : « L’avenir de la e-santé est-il au Moyen-Orient ? » Mais plutôt : combien d’innovations qui transformeront demain nos systèmes de santé européens auront d’abord été testées à Riyad, Dubaï ou Abu Dhabi ?

Rémy Teston

 

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