[Chronique] La facture cachée du numérique en médecine libérale

Suite de notre série de décryptage sur les angles morts de la transformation numérique en santé autour d’un sujet majeur mais peu abordé : le coût du numérique en médecine libérale.

Un logiciel métier. Un agenda en ligne. Une messagerie sécurisée. Un lecteur de carte Vitale. Une solution de téléconsultation. Un abonnement Internet. Un service de sauvegarde. Parfois une solution de dictée, un outil d’intelligence artificielle, une plateforme de coordination ou un prestataire de maintenance.

Pris séparément, chacun de ces outils peut sembler relativement abordable. Additionnés, ils racontent une autre histoire. La médecine libérale est devenue profondément dépendante du numérique. Mais contrairement à l’hôpital, où l’informatique est généralement portée par une organisation, une DSI et un budget collectif, une partie significative de cette infrastructure repose directement sur les cabinets et les professionnels qui y exercent.

Le médecin libéral n’est donc plus seulement utilisateur du numérique. Il en est aussi acheteur, administrateur, financeur et, parfois, technicien de premier niveau. Et c’est peut-être l’un des angles morts les plus concrets de la transformation numérique en santé.


Plus de 150 euros par mois pour le seul logiciel de cabinet

Une enquête réalisée en 2024 par l’URPS médecins libéraux d’Île-de-France auprès de plus de 300 praticiens permet de mesurer une partie de cette facture. Parmi les répondants, 91 % déclaraient payer un abonnement à un logiciel de gestion de cabinet, pour un coût moyen de 151,77 euros par mois. L’agenda en ligne, utilisé par 86 % des répondants concernés, représentait en moyenne 153,13 euros par mois. Pour les utilisateurs de solutions de téléconsultation, la dépense moyenne atteignait 85,78 euros mensuels. À cela s’ajoutaient notamment l’accès Internet, autour de 65 euros par mois en moyenne, les outils de messagerie, les lecteurs de cartes et, pour 41 % des répondants, un service de maintenance informatique facturé en moyenne près de 78 euros par mois.

Ces chiffres ne doivent pas être simplement additionnés : tous les médecins ne souscrivent évidemment pas à l’ensemble de ces services. Mais ils illustrent une transformation majeure. Le cabinet médical possède désormais une infrastructure numérique récurrente. Et celle-ci fonctionne de plus en plus sur le modèle de l’abonnement.

De l’achat informatique à la rente mensuelle

Il y a vingt ans, l’informatique d’un cabinet pouvait encore être principalement perçue comme un investissement. Acheter un ordinateur. Acheter un logiciel. Installer une imprimante. Puis renouveler le matériel quelques années plus tard.

Le modèle a changé. Logiciels cloud, agendas en ligne, plateformes de téléconsultation, services de sauvegarde ou solutions de cybersécurité sont désormais souvent facturés mensuellement. Le numérique devient ainsi une charge récurrente. Et surtout cumulative.

Car une nouvelle solution ne remplace pas toujours la précédente. Elle vient parfois simplement s’ajouter. Le médecin peut donc se retrouver avec une sorte de millefeuille numérique constitué de plusieurs fournisseurs, contrats et abonnements. Chacun promet de simplifier une partie de son activité. L’ensemble peut finir par devenir lui-même une nouvelle source de complexité.

La facture visible n’est pourtant que la première

Le problème est que le prix affiché sur la facture de l’éditeur n’est probablement pas le coût principal. Le véritable coût du numérique est plus large.

  • Il faut apprendre à utiliser le logiciel.
  • Installer les mises à jour.
  • Modifier ses habitudes lorsque l’interface évolue.
  • Résoudre les problèmes de connexion.
  • Contacter l’assistance.
  • Configurer un nouveau poste.
  • Changer un certificat.
  • Comprendre pourquoi une télétransmission a échoué.
  • Mettre à jour un lecteur.
  • Adapter son équipement lorsque de nouveaux standards deviennent obligatoires.

Chaque opération paraît marginale. Mais elle consomme une ressource rare : le temps du médecin. Et ce temps possède une valeur économique particulière. Une demi-heure consacrée à résoudre un problème informatique n’est pas simplement trente minutes perdues. C’est une demi-heure qui n’est pas consacrée à un patient, à la lecture d’un dossier ou à la vie personnelle du praticien. Le coût du numérique devrait donc être calculé en euros. Mais aussi en heures.

Quand le médecin devient responsable informatique

Dans une grande organisation, personne ne demande au cardiologue de configurer le réseau Wi-Fi de l’établissement. Dans un cabinet individuel, la frontière entre médecine et gestion informatique est beaucoup moins nette. Lorsqu’une imprimante ne fonctionne plus, qu’une carte CPS n’est plus reconnue ou qu’une mise à jour bloque une application, le problème arrive directement sur le bureau du praticien. Il peut évidemment appeler un prestataire. Mais il doit malgré tout constater la panne, expliquer le problème, interrompre son activité et parfois rester disponible pendant l’intervention.

C’est une différence fondamentale entre le numérique hospitalier et le numérique libéral. Le coût informatique de l’hôpital est visible dans des budgets et des équipes. En ville, une partie de ce coût est diffuse dans le temps de travail des professionnels. Elle apparaît donc beaucoup moins clairement dans les comptes de la transformation numérique du système de santé.

Une informatique devenue obligatoire

Il existe par ailleurs une particularité supplémentaire. Une grande partie de ces outils n’est plus réellement optionnelle. Télétransmission, ordonnance numérique, logiciels référencés Ségur, téléservices de l’Assurance Maladie, DMP, messageries sécurisées, appli carte Vitale : l’exercice médical s’inscrit progressivement dans un environnement où la maîtrise du numérique devient une composante du métier.

Depuis le 1er janvier 2026, l’Assurance Maladie a d’ailleurs remplacé le forfait structure par la dotation numérique, ou Donum, précisément destinée à soutenir l’équipement et l’usage des solutions numériques sécurisées par les médecins. La rémunération peut atteindre 2 940 euros par an lorsque l’ensemble des indicateurs sont remplis.

Parmi les critères figurent notamment la possession d’un logiciel dans sa dernière version référencée Ségur, un logiciel d’aide à la prescription certifié, l’utilisation de téléservices sécurisés, l’alimentation du DMP ou encore l’usage de l’ordonnance numérique. L’existence même de cette dotation dit quelque chose d’important. Le numérique n’est plus seulement considéré comme un choix d’organisation du cabinet. Il est devenu une infrastructure nécessaire à l’exercice conventionnel moderne.

La question n’est donc pas : « combien coûte un logiciel ? » Elle devrait plutôt être : combien coûte l’écosystème numérique nécessaire pour exercer correctement aujourd’hui ? Et la réponse devrait intégrer au moins quatre niveaux.

  • Le coût financier direct : logiciels, matériels, abonnements, maintenance.
  • Le coût de renouvellement : ordinateurs, périphériques, migrations, évolutions réglementaires.
  • Le coût humain : installation, formation, résolution des incidents.
  • Et enfin un quatrième coût beaucoup plus difficile à mesurer : le coût attentionnel.

Combien de fois par jour le médecin quitte-t-il son raisonnement clinique pour répondre à une demande du système informatique ?

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  • Choisissez un certificat.
  • Confirmez l’envoi.
  • Fermez cette alerte.
  • Changez de fenêtre.

Répétés des dizaines ou des centaines de fois, ces micro-gestes constituent une sorte de taxe invisible sur l’activité médicale.

Le numérique devait faire gagner du temps

C’est probablement là que se trouve le paradoxe le plus intéressant. L’une des grandes promesses historiques du numérique était la simplification administrative. Le résultat est plus ambigu. Certains usages ont incontestablement supprimé du papier, accéléré des transmissions ou facilité l’accès à l’information.

Mais le numérique a également généré ses propres tâches administratives : identifiants, mises à jour, formulaires, paramétrages, gestion des droits, dépannage.

Le Conseil national de l’Ordre des médecins retrouve régulièrement cette tension autour du temps administratif. Dans une grande consultation portant sur plus de 30 000 médecins, 98 % considéraient important de retrouver davantage de temps médical en réduisant la complexité administrative et 86 % jugeaient cet objectif prioritaire.

Le numérique n’est évidemment pas responsable de toute cette charge. Mais il en est désormais l’un des supports. La bureaucratie n’a pas disparu avec le papier. Elle a changé d’interface.

Et maintenant arrive l’IA

À cette infrastructure déjà dense vient désormais s’ajouter une nouvelle génération d’outils : assistants de consultation, dictée intelligente, génération automatique de comptes rendus, aide au codage, synthèse de dossiers, réponse aux messages des patients. Ces technologies portent une promesse particulièrement attractive pour les médecins libéraux : récupérer du temps.

Mais elles posent immédiatement une question économique : Qui paiera ? Le cabinet ? L’Assurance Maladie ? Une plateforme ? Le logiciel métier intégrera-t-il l’IA dans son abonnement ou proposera-t-il une option supplémentaire ? Une nouvelle ligne mensuelle de 50, 100 ou 200 euros peut sembler modeste isolément.

Ajoutée aux autres abonnements, elle contribue à transformer progressivement le cabinet médical en empilement de services SaaS. Et la question du retour sur investissement deviendra rapidement incontournable.

Si un assistant IA coûte 150 euros par mois mais permet d’économiser trente minutes par jour, il peut être extrêmement rentable. S’il fait gagner quelques minutes mais exige une vérification constante, l’équation devient très différente. Le problème n’est donc pas seulement le prix de l’IA. C’est la valeur réelle du temps qu’elle libère.

La Donum compense-t-elle vraiment le coût du numérique ?

La nouvelle dotation numérique pouvant atteindre 2 940 euros par an marque une reconnaissance du rôle économique de cette infrastructure. Mais elle soulève aussi une autre question. Faut-il considérer cette somme comme une aide à l’équipement ? Ou comme la compensation partielle d’une transformation plus générale du métier ?

Car le médecin finance des outils qui permettent également au système de santé de fonctionner :

  • Il télétransmet.
  • Alimente des systèmes nationaux.
  • Utilise des téléservices.
  • Produit des données structurées.
  • Participe à la dématérialisation administrative.

Une partie de l’investissement privé du cabinet contribue donc directement au fonctionnement de l’infrastructure collective. La frontière entre outil professionnel individuel et infrastructure publique devient de plus en plus difficile à tracer.

Le coût de sortie, autre angle mort

Un dernier coût est rarement évoqué. Celui du changement. Lorsqu’un médecin utilise le même logiciel depuis dix ou quinze ans, il ne possède pas uniquement une licence. Il possède des milliers de dossiers organisés selon la logique de cet outil : des modèles de courriers, des habitudes, des raccourcis, des paramétrages.

Changer de logiciel signifie exporter les données, vérifier leur reprise, reconfigurer le cabinet et réapprendre à travailler. Le coût de sortie peut donc devenir considérable. C’est ce que l’on pourrait appeler une dette numérique du cabinet. Plus un outil devient central, plus il devient difficile de le quitter. Cette dépendance réduit mécaniquement la capacité du médecin à faire jouer la concurrence entre fournisseurs. Le prix mensuel ne raconte donc encore une fois qu’une petite partie de l’histoire.

Mesurer le coût complet du numérique

La médecine libérale ne reviendra évidemment pas au papier. Ce n’est ni souhaitable ni réaliste. Le sujet n’est pas de savoir s’il faut numériser. Il est de déterminer qui supporte réellement le coût de cette numérisation et ce que cette dépense produit en retour.

À mesure que les outils se multiplient, le système de santé aura probablement besoin d’un nouvel indicateur. Non plus seulement mesurer le taux d’équipement numérique des médecins, mais mesurer leur coût numérique complet.

  • Combien un cabinet dépense-t-il chaque année ?
  • Combien d’heures consacre-t-il à l’administration de ses outils ?
  • Combien de temps médical ceux-ci font-ils réellement gagner ?
  • Combien d’applications sont nécessaires pour réaliser une consultation ordinaire ?
  • Et combien pourrait-on en supprimer ?

Car la maturité numérique de la médecine libérale ne devrait probablement pas se mesurer au nombre d’outils présents sur l’ordinateur du médecin. Elle devrait se mesurer à quelque chose de beaucoup plus simple : la quantité de médecine que ces outils lui permettent réellement de retrouver.

Rémy Teston

 

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